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« Le vrai marché de l’art contemporain africain se trouve en Occident »

LE RENDEZ-VOUS DES IDÉES. Pour le philosophe Babacar Mbaye Diop, le cadre juridique, l’expertise et la valorisation des œuvres sont quasi inexistants sur le continent.
« Mural », de l’artiste éthiopienne Julie Mehretu, dans le hall des bureaux de Goldman Sachs à Manhattan, à New York, le 10 juin 2014.
« Mural », de l’artiste éthiopienne Julie Mehretu, dans le hall des bureaux de Goldman Sachs à Manhattan, à New York, le 10 juin 2014. ADAM HUNGER / REUTERS

Tribune. En quelques années, l’art africain est passé d’une image essentialiste mêlant statues et masques à des œuvres d’art contemporain que l’on aime admirer dans les grandes capitales occidentales. L’imaginaire a changé : l’Afrique est devenue chic et tendance. A Londres, la foire 1:54 est devenue incontournable. A Paris, amateurs et acheteurs se pressent à la foire AKAA. Sur le continent, les biennales drainent un public curieux à Dakar, à Casablanca, à Marrakech. La Kenya Art Fair de Nairobi et la FNB Joburg Art Fair attirent aussi du monde. Des galeries fleurissent dans les grandes villes et dans les capitales africaines. Mais gare au trompe-l’œil ! Cette effervescence ne signifie pas qu’il existe un marché de l’art africain en Afrique !

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Le marché de l’art africain contemporain est inexistant en Afrique si l’on s’en réfère à l’acception économique du terme : un système d’échanges où se rencontrent l’offre et la demande avec pour objectif principal la commercialisation d’œuvres d’art.

Un marché suppose un régime juridique, des tendances, de l’expertise et la valorisation des œuvres d’art. Or tout cela manque presque partout en Afrique. Dans un véritable marché de l’art, l’acheteur bénéficie d’un certificat de vente qui garantit l’authenticité de l’œuvre et ses caractéristiques (son titre, la matière avec laquelle l’œuvre a été créée, ses dimensions, l’année de création et l’estimation du prix). Ce certificat doit mentionner l’historique de l’œuvre, les réparations subies s’il y en a eu, le lieu de vente, etc.

Hors du continent

Or la vente d’œuvres en Afrique est encore très informelle. Beaucoup d’artistes, parce qu’ils sont dans le besoin, vendent eux-mêmes leurs œuvres à des prix très bas. Quand aux métiers qui tournent autour de l’art et du marché de l’art, ils manquent cruellement sur le continent. Où sont les commissaires d’exposition, les commissaires-priseurs, les galeries, les marchands d’art ?

Le vrai marché de l’art africain se trouve en Occident. Son cœur bat à Londres, Paris, New York. Selon le rapport Africa Art Market de 2016 sur le marché de l’art africain contemporain, les œuvres des artistes africains les plus côtés ont été vendues à Londres, New York, Paris, Dubaï par les grandes maisons comme Sotheby’s, Philips, Christie’s, Bonhams, Strauss & Co, Gaïa, Cornette de Saint Cyr.

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Et c’est hors du continent, au plus près du marché, des mécènes et des institutions, que de nombreux artistes africains vivent aujourd’hui. Julie Mehretu, artiste éthiopienne, qui détient la vente record avec 3,4 millions de dollars lors d’une vente réalisée par Christie’s en 2015 vit et travaille à New York.

Mais que l’on ne s’y trompe pas. Ces artistes ne s’adressent pas aux Africains mais à public occidental (dont peut faire partie la diaspora) et oriental. Ils créent en ayant à l’esprit les préférences des galeristes et des acheteurs occidentaux.

Une pointe d’espoir

Malgré les records enregistrés pour certains artistes africains, il faut souligner que ces ventes pèsent peu sur le marché mondial de l’art. D’après le rapport Artprice 2017, l’Europe fournit près de la moitié des artistes du top 500, suivi de l’Asie et l’Amérique du Nord. Seuls cinq artistes africains figurent au palmarès. Le premier est le Sud-Africain William Kentridge, classé 44e. Sa compatriote Marlene Dumas est 57e. L’Ethiopienne Julie Mehretu est classée 90e. Il y a aussi le Congolais Chéri Samba et la Kényane Wangechi Mutu. Et ce n’est pas un hasard si les artistes anglophones dominent !

Contrairement aux artistes francophones qui malgré leur créativité sont souvent confinés à un espace local, les anglophones voyagent beaucoup et s’imprègnent des tendances du marché de l’art. Ils savent ce qui se vend et s’y adaptent. Il manque également aux créateurs francophones un encadrement solide, avec agents et affiliés aux grandes galeries de la place, capables de proposer leurs œuvres à des ventes aux enchères ou à des foires d’art contemporain.

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Reste tout de même une pointe d’espoir pour l’émergence d’un réel marché africain de l’art contemporain. Bien qu’il ne représente que 0,1 % des enchères mondiales d’art, ce marché progresse dans les capitales européennes. Il offre donc de bonnes opportunités aux collectionneurs. Il y a aujourd’hui de plus en plus d’acheteurs africains : Sud-Africains, Marocains, Nigérians. Mais ce marché ne pourra pas émerger sans un réel engagement des Etats africains. Ils doivent encourager la création de foires, de salon, subventionner des événements artistiques, médiatiser et valoriser leurs artistes.

Babacar Mbaye Diop est critique d’art, philosophe, auteur de Critique de la notion d’art africain (éd. Hermann). Il a été secrétaire général de la Biennale de Dakar 2012.

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Babacar Mbaye Diop

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