Friperie littéraire


Un protocole a été signé à cet effet hier à Yaoundé
Par Marcellin Vounda Etoa*

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Une foire dénommée " foire humanitaire du livre " s'est déroulée à l'hôtel de ville de Yaoundé du 4 au 10 février dernier. A priori, on ne peut que saluer une telle initiative, dans un environnement national paradoxalement riche de talents, foisonnant d'intellectuels mais malheureusement chiche en animations et manifestations littéraires d'envergure. Pour ne prendre que l'exemple des pays africains, au Cap, à Casablanca, à Alger, à Harare, à Tunis et même à Dakar et à Ouagadougou, foires et salons du livre sont des manifestations annuelles ou biennales qui font courir des centaines d'auteurs, autant de professionnels et des dizaines de milliers de visiteurs.
Au Cameroun, un projet d'organisation d'une foire internationale du livre d'Afrique centrale initié en 2002 par l'Association pour le Développement en Afrique Centrale (ADELAC) qui regroupait éditeurs, critiques et libraires et qu'appuyait la coopération française a fait long feu. Le projet, pourtant entièrement ficelé, avait même fait l'objet d'une annonce dans le très sérieux Jeune Afrique l'Intelligent dans ses pages confidentielles. En lieu et place d'une manifestation d'envergure, ça et là, sont organisés des succédanés d'une vraie manifestation littéraire. La foire humanitaire du livre de Yaoundé est un de ces ersatz qui ne manquent pas de pittoresque.

Ceux qui ont jamais visité une foire ou un salon du livre et qui ont fait le déplacement de l'hôtel de ville de Yaoundé n'ont pas manqué d'être frappés par au moins deux choses : le décor dans lequel la foire s'est déroulée et le type de livres mis en vente.
Malgré l'important nombre (une trentaine) de ses partenaires à la fois locaux et étrangers, le décor dans lequel s'est déroulée la foire ne payait pas de mine : des stands à ciel ouvert, comme de vulgaires comptoirs de marchands à la sauvette. Après l'ouverture solennelle, deux tentes placées au hasard au milieu de la vingtaine de stands sont venues bigarrer davantage le décor. Les grands arbres du jardin de l'hôtel de ville faisaient office d'ombrage pour quelques stands d'exposition. Défaut de moyens ou manque de professionnalisme, les stands étaient aussi hétéroclites que les livres qui y étaient exposés ; de nombreux livres étaient répandus à même le sol, comme sur les étals de nos librairies du poteau. En guise d'animation, de la musique, tous genres confondus, coupé décalé, makossa, Bikut-si, etc, en lieu et place des rencontres professionnelles devenues incontournables dans toutes les foires du monde.

Sur plusieurs des livres vendus à la foire du livre humanitaire de l'Hôtel de ville de Yaoundé, les étiquettes et les marques des propriétaires originels étaient encore visibles. Manifestement la quasi-totalité de ces livres étaient des dons d'institutions ayant décidé de s'en débarrasser. Et c'est ici que le bât blesse : les livres vendus à Yaoundé sont ceux qui ne pouvaient plus servir ailleurs. Pas qu'un livre soit un objet périssable. Mais tous les livres ne sont pas utiles à tous les publics.
90% des livres vendus à Yaoundé traitaient de sujets éloignés de nos réalités et parfois même de questions totalement obsolètes et désuètes. On peut donc soupçonner les généreux donateurs de l'association qui a convoyé le frac de livres exposés à Yaoundé d'avoir fait de notre pays un dépotoir. Il n'y avait à la foire de Yaoundé, ni auteurs africains, encore moins camerounais. Juste quelques classiques universels et des ouvrages usuels (monographie, vieux ouvrages scolaires, annales, etc.) qui ont fait l'affaire de quelques visiteurs mais prioritairement celle des libraires du poteau qui ont fait une razzia les premiers jours.
Or, ce qu'on s'attend à trouver en premier lieu dans toutes les foires et dans tous les salons du livre à travers le monde, ce sont des livres nationaux. Débarrasser l'Occident de vieux livres dont il ne sait plus quoi faire et dont les thèmes et les contenus sonnent creux quand ils ne sont pas simplement aliénants n'a rien d'humanitaire. Il est important que soit rapidement mise en place dans ce pays une politique nationale du livre, parce que les livres ne sont des objets innocents.
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